AVOCATS 2.0

AVOCATS 2.0

La "Justice digitale" au risque du Droit. Analyse et commentaires du livre d'A. Garapon.

Antoine Garapon et Jean Lassègue nous livrent une analyse puissante, exhaustive et scientifique de la justice digitale ; au travers d’un essai d’une densité remarquable.

 

 

L’intérêt de ce livre est tout d’abord de décortiquer le phénomène graphique et numérique, ce langage nouveau fait de numérisation, de programmation et de mise en réseaux. Ils démontrent que le langage graphique bouleverse notre rapport au temps et à l’espace, qu’il est doté d’une activité propre allant bien au-delà du rôle traditionnel du langage et qu’il tend par sa puissance et son efficacité à se substituer à nos systèmes symboliques traditionnels. Le numérique agit comme un « désorganisateur de l’espace et du temps ». En même temps il se dote d’une fonction normative dénonçant le mythe d’une loi imparfaite et proposant une régulation des pratiques. L’un des apports fondamentaux de leur analyse consiste à mettre en évidence comment le numérique, avec son langage graphique et tous ses outils, parvient à se substituer au système légal et symbolique du droit et de la justice ; de la même manière qu’il se substituera progressivement à nos régimes institutionnels. Véritable « travail de désymbolisation avant d’opérer une resymbolisation » ! Car il construit son propre mythe…

 

Antoine Garapon analyse avec précision, compétence et professionnalisme ce qu’il appelle la quatrième dimension de l’audience avec sa nouvelle structuration de l’espace et du temps, une désintermédiation de la preuve, un appauvrissement de l’expérience du procès et sa déritualisation (il nous avait déjà offert un remarquable essai sur le rite judiciaire). Il s’interroge ensuite sur le point de savoir si les juges inanimés qui tendent à se substituer à nos juges humains auront une âme. Il constate que ce système tend à une véritable inversion des principes démocratiques et à la création d’un lieu vidé de la loi, mais occupé en son centre par la technique. Il n’oublie pas non plus l’analyse de la fonction prédictive qui procède d’une révolution épistémologique. Il constate que la loi disparaît, que le jugement va tomber sous influence, particulièrement celle des réseaux, sans oublier celles de l’évaluation/recommandation et de la notation. Enfin il souligne combien la digitalisation fait disparaître toute qualification juridique. Et la force de son analyse est précisément de mettre en évidence que ceci est le résultat de l’expulsion du droit auquel le graphisme, les logiciels, la programmation et la mise en réseaux se substituent.

 

À la lumière de cette analyse on serait tenté de se dire que nous allons entrer de manière irréversible dans le monde tiré de la science-fiction, dans lequel nous serons traités comme des robots, par des robots. Le système numérique et graphique robotise la justice qui devient digitale et traite les hommes sans âme ni intelligence au sens classique, imparfait et humain du terme, pour y substituer la perfection, l’exactitude, l’automatisme et tout ce qui fait la puissance de la technologie numérique.

 

Mais, et c’est le grand intérêt de la troisième partie de leur traité, les auteurs prennent le soin de soumettre cette justice digitale à l’interrogation de la justice humaine et symbolique. Ils dénoncent l’aspiration de l’humain par la complexité, le piège tragique du numérique en ce sens qu’il produit un système qui devient étranger aux éléments qui le constituent ; la situation est bien tragique parce que « ce sont les idées mêmes que l’on poursuit qui se font les artisans de notre faillite par une sorte de retournement du destin ». Un monde numérique qui n’a que le mot de communauté à la bouche alors que l’homme ne s’est jamais senti aussi seul … une société réticulaire qui évite les conflits mais engendre la violence… un système digital qui fait bon marché de l’inventivité humaine… Un système dans lequel le droit et le symbolique deviennent un luxe que l’on ne peut plus s’offrir collectivement. À tel point qu’on en arrive à « cette curieuse inversion : alors qu’autrefois disposer de la technique était un privilège réservé aux nantis pour se protéger des vicissitudes de la nature et de la violence des rapports sociaux, aujourd’hui parler avec des personnes en chair et en os et vivre dans la nature sans laisse électronique est en passe de devenir un privilège, les pauvres étant au contraire enfermés dans le cercle de la technique ». Mais précisément ne faut-il pas défendre la faillibilité des hommes ? Ils insistent sur le fait que la justice doit être défendue comme un risque à une époque qui n’a de cesse que de vouloir les réduire.

 

Et ils concluent, appelant au courage et à lucidité, qu’ils préfèrent l’idée de faillibilité de l’homme aux automatismes numériques. Nous partageons cet envoi plein d’espérance même si il ressemble à une voie non ouverte dans l’Annapurna de l’humanisme judiciaire !

 

Mais selon nous les auteurs ont perdu de vue un point capital et essentiel. Cette voie ne pourra être empruntée avec succès qu’à la condition de retrouver les exigences fondamentales, diverses et humaines de la justice–ce qu’ils rappellent en faisant référence à la définition de Justinien- et pour ce faire –c’est sur ce point que nous divergeons- en retrouvant le sens du droit. Leur ouvrage met en évidence le risque majeur d’expulsion du juste et du droit. Mais contrairement à la conception à laquelle ils se rallient trop facilement le droit n’est pas qu’un système juridique constitué à partir des lois. Le droit est la science du juste. Leur ouvrage démontre pourtant l’exigence de justice et la nécessité de la sauvegarder avec son humanisme, sa puissance symbolique et sa sacralité. Nous devons retrouver un sens du droit qui ne soit pas que l’accumulation des lois, mais qui soit cette science du juste que nous tirons de notre héritage gréco-romain mais aussi de grands philosophes du droit comme Michel Villey.

 

La grande question est : Qu’est-ce que le droit ? Le droit ne peut pas être digital s’il est le droit. Il n’est structurant, et donc à même de contrecarrer l’entreprise graphique et numérique, que s’il se donne pour objet de chercher à répondre au besoin de justice. C’est la clé de l’humanisme judiciaire. Seule cette conception retrouvée et renouvelée peut donner les moyens du courage auquel appellent les auteurs! C’est la seule voie qui permettra de se hisser au sommet de l’Annapurna de la Justice.

 



10/05/2018
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