AVOCATS 2.0

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L'AVOCAT EST L'ACTEUR DE DEMAIN

 

L’intelligence artificielle chamboule tout sur son passage, sans rien laisser en dehors de son champ d’action. Son immixtion dans le domaine du droit et de la justice invite ses professionnels, et en particulier les avocats, à relever des défis d’un ordre spécifique, original.  Ils ont en effet la responsabilité particulière, sans doute essentielle, d’offrir des solutions que par pessimisme, fatalisme et manque de réflexion nous ne voyons pas poindre à l’horizon de la prospective communément partagée. Pourquoi ?

 

Le droit est l’objet de la justice. Il a un rôle traditionnellement structurant dans la société. Nos systèmes républicains et démocratiques, à vocation interventionniste, l’ont dénaturé. Il est devenu un outil politique, institutionnel. Il est réduit à la constitution d’un corps de règles, de lois, de règlements et de normes toujours plus détaillés, complexes et techniques. Ce faisant il a laissé de côté, pour ne pas dire oublié, voire renié sa vocation initiale et fondatrice d’être la science de la satisfaction du besoin de justice ; la justice est en passe de n’être plus que la justice sociale, économique ou écologique préemptées par le pouvoir politique. Ceci est si vrai que toute injustice n’entraîne en priorité que des réponses politiques par la promulgation de lois, de règlements, de normes, la plupart du temps suscités par l’autorité médiatique, omniprésente et toute puissante. La réponse judiciaire est galvaudée, méprisée, critiquée, subie, trop tardive, imparfaite. Elle est devenue une sorte de mal nécessaire qui n’apporte plus l’épanchement de la soif de justice du peuple.

 

Nous vivons donc au cœur d’un univers réglementé, dont la complexité est croissante. Ce cadre légal, qui rend absurde l’adage toujours en vigueur que « nul n’est censé ignorer la loi » est lui-même et de ce fait source d’injustices nouvelles et supplémentaires, tant sa connaissance, sa maîtrise et son respect sont devenus difficiles et réservés à des spécialistes.

 

Cette complexité moderne propre à notre modernité a progressivement vu le jour en même temps que le développement de la technique, puis de la technologie, maintenant de l’intelligence artificielle, et demain de la singularité technologique dont le spectre hante tous les esprits. Cette conjonction historique ne doit rien au hasard.

 

Deux complexités cohabitent ainsi et influent chaque jour un peu plus sur nos modes de vie et nos existences. La seconde parachève en quelque sorte l’œuvre de la première, avec une sorte de complicité fonctionnelle. Or la caractéristique de la seconde, par rapport à laquelle de grands esprits comme Jacques Ellul, Alain Supiot ou Pierre Musso nous ont mis et nous mettent en garde, a ceci de spécifique et de nouveau qu’elle procède de ruptures fondamentales et potentiellement fondatrices d’un ordre qui n’est pas nécessairement synonyme d’un monde meilleur, même s’il se pare des habits attrayants de la nouveauté et du progrès.

 

Ces ruptures technologiques et virtuelles atteignent les éléments fondateurs du droit tels que nous les ont légués les grecs et les romains, mais aussi les rédacteurs des codes Napoléon à commencer par Portalis. Il s’agit du langage, du raisonnement – le syllogisme du juriste – ainsi que tous les véhicules de l’humanisme.

 

L’avocat est au cœur de ce chamboulement au double visage. Il l’est à un triple titre. Tout d’abord en sa qualité d’auxiliaire de justice puisque c’est l’une de ses missions ; son rôle y est essentiel ; il doit l’imposer. Ensuite en sa qualité de professionnel du droit et pas seulement de la technique d’interprétation des lois et des règlements ou encore des normes, mais par ce qu’il maîtrise l’art du procès. Enfin, en sa qualité de conseil du citoyen et du justiciable confronté à son quotidien et à cette complexité juridique, administrative, sociale, institutionnelle et technologique.

 

L’avocat est de ce fait investi d’une mission particulière. Bien sûr doit-il maîtriser l’outil informatique et en particulier l’intelligence artificielle, ainsi que tous les nouveaux modes de communication. Mais le tableau que nous venons de dresser met en évidence qu’il a une responsabilité particulière, d’un autre ordre. Acteur du droit il lui appartient de lui redonner son sens, son rôle et sa fonction, envers et contre tout. Il doit rechercher les moyens d’inventer, de créer, d’innover, de transformer les ruptures en cours afin d’en éviter les effets négatifs ; il doit encore revendiquer le respect des libertés fondamentales mises en cause par un système dont les complexités sont l’arme absolue.

 

Pour ce faire il doit utiliser les moyens de l’intelligence artificielle, la science des lois et des règlements, bien sûr, mais aussi la force du langage, du syllogisme, de l’épistémologie, de la rhétorique, de l’humanisme, bref de tout ce qui peut et doit créer le lien et la civilisation afin d’apporter les suppléments d’âme, de conseil et de structure qui font défaut. Il doit utiliser les ressources de ce monde nouveau, les retourner au profit de ceux dont il doit reconquérir la confiance

 

S’agit-il d’une entreprise passéiste, de simple résistance ? Si tel devait être le cas, le combat serait perdu d’avance. Non cet avocat-là est moderne, d’une absolue modernité. Il faut l’inventer, le faire renaître au cœur de la confusion ambiante. Telle est la gageure ! C’est ce à quoi nous devons nous atteler d’urgence avec la force de la conviction et de l’imagination qui n’ont jamais manqué à cet acteur irremplaçable qui exerce le plus vieux métier du monde. La défense et le conseil, dont le dernier homme sur terre aura encore besoin, lui survivront, quoi qu’il arrive….

 

 

 


11/02/2018
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Pris de vertige

Octobre 2017. Comme chacune et chacun d’entre vous j’ai un Smartphone dans la poche. Je suis au restaurant. À la table d’à côté, un couple. Chacun des deux a le sien à la main, pianote, lit, surfe. Sont-ils en train de s’écrire ? Est-elle en contact avec l’un de ses enfants pour le rassurer? Est-il en train d’adresser un message à son patron ou à l’un de ses salariés ? Pour ma part, je sais que si je sors le mien de ma poche je vais pouvoir accéder aux courriers électroniques qui sont arrivés sur ma boîte, en provenance de mes clients, de mes secrétaires, de mes confrères, de même qu’aux actualités du jour ; le monde m’attend, me guette. Je suis tenté. En même temps je ne veux pas, pour me donner l’impression de rester libre…

 

 

 

 

Nous sommes connectés, en réseaux, en même temps que nous vivons notre vie de tous les jours. Deux mondes se superposent, coexistent, interfèrent. Sommes-nous atteints par une forme de schizophrénie ? Que deviennent nos vies ainsi fragmentées, démultipliées, partagées ? Que s’est-il donc passé ?

 

 

Nous pouvons tout faire avec ce Smartphone ; ici et là. Nous pouvons commander à distance à une multitude d’objets. Il peut lui-même se substituer à nous et nous assister, nous guider, nous aider dans l’accomplissement de multiples tâches. Demain ce sera le robot ménager, à l’instar de « Keecker »[1] qui nous accompagnera à la maison et au bureau… Comment tout cela est-il possible ? Si j’y réfléchis, je suis pris de vertige…

 

 

Cet engin contient plus d’électronique embarquée que la fusée Apollo qui conduisit Amstrong sur la Lune. C’était il y a un peu moins de 50 ans. Je n’étais pas encore entré en classe de sixième… 10 ans plus tard je devins avocat, naturellement, simplement. J’avais de la chance, mon père m’attendait ; il m’avait ouvert la voie. Je découvris un exercice professionnel simple, sans complication, sans fards, sans barrières. Il suffisait, le mot est-il juste ?, de maîtriser cet art du procès, ce si difficile art du procès ! Rien ne venait interférer sur cet objectif qui s’imposait de lui-même. Nous n’avions que cela à faire ; c’était notre seule préoccupation. Des maîtres nous entouraient. J’étais un successeur de Cicéron, de Démosthène, de Berryer, de Maurice Garçon, de Moro Giafferi, de Polak, de Floriot de tous ces noms qui m’avaient fait rêver toute mon adolescence et qui meublaient mon imaginaire, mon ambition ! Nous les regardions, nous les écoutions. Il suffisait en quelque sorte de les imiter. Le contact avec le client se faisait dans un soliloque singulier au cabinet. Puis venait l’élaboration d’une stratégie, après avoir analysé la problématique juridique. L’engagement de la procédure ou de la défense suivait. On rédigeait des actes, tapés à la machine par une secrétaire efficace au milieu de ses feuilles de carbone. Mon père venait de tester les premiers dictaphones… Enfin venait la préparation du dossier. Puis, on plaidait. Tout était limpide.

 

 

C’était parti pour 40 ans. Pourquoi cela changerait-il ? La vie est un long fleuve tranquille. Les procès répondent à une logique éternelle. Je ne réalisais pas ce qui était en train de se préparer. Je n’imaginais pas que 30 ans plus tard je devrais me poser la question de l’avenir de mon exercice professionnel. Je ne pouvais pas imaginer que la question se poserait à moi de savoir ce que deviendrait l’avocat. Que s’est-il donc passé ?

 

 

Aujourd’hui, j’ai mon cabinet dans ma poche. L’équivalent de la bibliothèque de la faculté de droit est à ma disposition d’un simple clic. Le monde est un livre ouvert auquel je peux accéder aussi facilement qu’hier j’ouvrais la porte de mon cabinet. Durant ces quatre décennies j’ai vu arriver sur mon bureau, une multitude d’innovations. Je les ai reçues comme des progrès, des moyens d’améliorer les modalités d’exercice de ma profession, d’être plus à l’écoute de mes clients et de mes interlocuteurs, d’être plus performant, plus efficace. J’ai cru à la simplification qui semblait évidente… Je n’ai pas compris ce qui se cachait derrière ces avancées. Pris de vertige, aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir reculé. J’ai toujours moins de temps à moi ; le stress est grandissant ; les problèmes se multiplient, je fais de moins en moins mon métier d’avocat pour gérer, développer, m’expliquer. Derrière la simplification se cache l’ogre de la technique… Que s’est-il passé ?

 

 

Quelle est la nature de ce progrès, de la technologie numérique? On me parle d’intelligence. Mais, comment la machine peut-elle être intelligente ? Ce n’est pas cela qu’on m’a appris… C’est moi qui dois être intelligent ! Et c’est déjà si difficile… Comment donc des transistors, des connexions, des algorithmes, un téléphone !, peuvent-ils être en mesure de remettre en cause les conditions d’exercice de ce métier que je croyais inamovible, éternel ? Que s’est-il passé ?

 

 

Des machines ont transformé mon monde. La technologie numérique s’est invitée dans ma vie professionnelle et personnelle. Elle la perturbe, la bouleverse. Il ne s’agit pas que de progrès. C’est comme si nous vivions plusieurs vies en même temps. Peut-être comme le couple qui est à côté de moi au restaurant. Cette machine artificielle s’interpose au cœur de nos vies, en nous donnant accès à des mondes virtuels en même temps que nous vivons dans la réalité. Le virtuel !... D’où notre trouble, nos remises en question. Oui, celui-là qui est face à sa femme est peut-être en train d’adresser un message à une autre femme, en même temps qu’il dit à la première qu’il l’aime…. Et moi, en même temps que je mange, je pourrais être en train de répondre aux courriers d’un confrère qui vient de me faire une proposition transactionnelle dans un dossier… Cet enfant, là-bas à une autre table, au nez et à la barbe de ses parents, est peut-être en train, sur le Smartphone qu’ils lui ont offert pour son anniversaire, de visiter un site pornographique, après avoir répondu mensongèrement qu’il a plus de 18 ans… Tel autre, grâce à son propre Smartphone, lit une fable de La Fontaine ou les psaumes du jour… Cet univers est fou ! Plein de promesses, de possibilités, de pièges, d’ambiguïtés, de confusions. La réalité est tourneboulée par la virtualité réseautique…

 

 

Tel est le monde bouleversé que nous devons pourtant essayer de comprendre et dans lequel demain devra exercer cet avocat augmenté dont je cherche actuellement le visage. C’est un exercice de spéléologie sociologique et prédictive, qui présente ce paradoxe de nous transporter dans l’univers de l’un de ces romans de science-fiction que vous lisiez comme moi il y a 40 ans… J’espère en venir prochainement à bout et vous proposer la lecture de ce qui en résultera!...

 

[1] http://www.keecker.com/eu-fr/specifications

 


20/10/2017
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L'avocat futur robot ?

L’intelligence artificielle nous plonge dans l’univers de la science-fiction devenant réalité. Elle nous affole et nous attire, exerçant sur nous le pouvoir de fascination et de rejet exercé par la puissance sur l’homme. Après avoir transformé le monde de l’industrie, le robot s’attaque à celui du savoir. Il remet en cause l’exercice des métiers dont il semblait le plus éloigné, à l’exemple de celui d’avocat, lui-même en proie depuis les dernières décennies aux forces de dislocation de la modernité et de l’argent.

 

Entre tradition et modernité.

 

Le hasard a fait qu’au moment où mon meilleur ami attirait mon attention sur l’existence des articles [1]relatant l’arrivée du robot dans les cabinets d’avocats américains et l’immixtion de l’intelligence artificielle dans l’exercice de notre profession en Europe, j’étais en train de lire la biographie de Jacques ISORNI[2]. Lui qui écrivait dans la fièvre verte en 1975 « je refuse d’appartenir à ce monde privé de chair, vidé de sens et dénué d’entrailles ». Lui pour qui l’avocat devait rester « un merveilleux anachronisme artisanal, presque biblique », pour qui sa fonction était aussi ancienne dans la cité que celle de la prostituée, l’une correspond à nos désirs de chimères l’autre à ceux de notre chair. Lui qui écrivait « si l’avocat cesse d’être un anachronisme c’est lui qui cessera d’exister », au même moment où Albert NAUD, autre grand nom de la profession,  dans les défendre tous « ce jeune barreau qui rêve à ce temps béni où il couchera dans la même chambre que le mania des affaire pour lui servir sa consultation matinale ». Le temps est-il venu pour les avocats de devenir les « fonctionnaires appointés des sociétés fiduciaires » stigmatisés par Jacques ISORNI et de perdre leur âme ?

Notre profession a indirectement abordé ce débat, de manière négative, dans la réaction et l’opposition, à l’occasion de la réforme imposée contre son gré par Madame Taubira et Monsieur Macron. Réforme à laquelle je ne fus pas le dernier à m’opposer, même si il m’apparaissait déjà à l’époque que nous devions engager une nécessaire réflexion sur notre avenir[3]. Deux ans plus tard nous continuons de nous adapter à reculons tandis que le robot avance de plus en plus vite sans états d’âme…

 

Nos anciens avaient tort car il ne sert à rien de refuser des évolutions qui nous poussent, qui nous précèdent, et auxquelles nous n’avons pas les moyens de nous opposer ; même sils avaient par contre raison d’affirmer l’indispensable préservation de l’ADN d’une profession aussi vieille que l’homme et sa cité, et dont la subsistance reste la marque comme le signe de la persistance d’un authentique humanisme. L’équation est-elle impossible à résoudre ? La contradiction est-elle insurmontable ? La destruction de l’humain par le robot est-elle inéluctable ?

 

Les clés du futur.

 

Dans son livre les clés du futur Jean STAUNE[4] explique que « le défi économique de la société post-capitaliste consistera à assurer la productivité du savoir et des travailleurs du savoir ». Il estime que nous avons connu trois révolutions en trois siècles : l’application du savoir à la technique, l’application du savoir au travail et enfin l’application du savoir au savoir lui-même. Le savoir est aujourd’hui maîtrisé et intégré par la technique. Les intelligences humaines individuelles semblent devoir souvent fusionner en une espèce de méta intelligence collective qui avait été en son temps imaginée par Teilhard de Chardin. Les connaissances sont dupliquées, vulgarisées, mise à la disposition de tous via un mode de communication marqué par la facilité et l’absence de barrières ; elles sont « démocratisées ». Tout devient gratuit. Jean STAUNE poursuit « quand vous êtes dans un domaine lié de près ou de loin au numérique il faut aller au gratuit sans attendre que le gratuit vienne à vous ». Comment dépasser et assumer cette incongruité ? Car les acteurs économiques que sont devenus les avocats, ont pour vocation non pas seulement d’apporter la plus-value de leur savoir et de leurs compétences, mais aussi de gagner leur vie. Des acteurs économiques importants disparaissent. Wikipédia a détruit l’empire de l’ENCYCLOPEIA BRITANNICA. Les exemples existent à la pelle… Est-ce le tour prochain de l’avocat à l’échelle d’une ou deux générations ?

 

L’avocat marchand de droit, une proie trop facile.

 

Quelle doit être, qu’elle peut-être la relation de l’avocat avec l’intelligence artificielle, avec la robotisation, s’il veut subsister ? Il ne fait aucun doute qu’après la disparition de certains emplois dans nos cabinets comme ceux de dactylo qui n’existeront définitivement plus dans quelques années, nous allons voir disparaître des emplois plus qualifiés.

Progressivement, en devenant toujours plus intelligente, la machine, le robot vont prendre une place grandissante dans notre exercice quotidien. Nous le vivons déjà concrètement avec l’utilisation de l’ordinateur, des logiciels de plus en plus performants, de la reconnaissance vocale, de l’utilisation des moteurs de recherche. Les collections du jurisclasseur ont disparu de nos cabinets. Le robot a déjà pénétré nos bureaux. Sauf que jusque-là nous n’y avons vu que des avantages parce qu’ils ne nous concurrençaient pas encore…

 

L’évolution de la profession depuis la fusion avec les conseils juridiques en 1991 est caractérisée par un modèle professionnel et économique dans lequel les avocats se sont engouffrés en surfant sur la vague, bénéficiant des apports de la technique et du début de robotisation pour proposer un service de moins en moins intelligent, de moins en moins spécifique et propre à leur art. Ils sont ainsi devenus une proie facile car ils ont eux-mêmes fragilisé leur situation. Ils ont cru pouvoir bénéficier d’une évolution qui se retourne contre eux. Voilà que la réalité les dépasse et les menace après les avoir tant aidé…L’ubérisation, les blockchains, la robotisation des emplois à valeur ajoutée, la LEGAL TECH à la française[5] deviennent leur cauchemar après les avoir fait rêver !

 

Les voies d’une modernité mâitrisée.

 

Rien n’est pourtant perdu à la condition de réagir, de prendre notre destin en demain et de conduire une réflexion prospective. Les axes de réflexion sont nombreux.

  • Inventer des modèles économiques utilisant et maîtrisant la numérisation, la duplication, la libéralisation, la gratuité de l’accès aux connaissances via internet, la possibilité d’évaluer les chances de succès d’une action et d’en déduire une valorisation de notre savoir-faire, l’efficacité des plateformes d’ubérisation et la possibilité pour des acteurs individuels de s’opposer aux réseaux les plus puissants. La liste n’est pas exhaustive…
  • Se positionner sur les contentieux nouveaux que cette évolution va générer. Certains ont déjà commencé[6].
  • Imaginer les moyens d’adapter l’avocat à la robotisation afin de la dominer et de l’influer, pour apporter une plus-value professionnelle et économique, le robot nous renvoyant à cette évidence trop oubliée que l’avocat n’aurait jamais dû devenir un banal et vénal marchand de droit.
  • Et donc sortir du piège dans lequel l’avocat s’est progressivement laissé enfermer, aveuglé par les mirages de la technique et inconscient de ce que progressivement il était en train de perdre son âme et surtout ce qui le distinguait d’un simple serveur de services automatisés et répétitifs.

L’un des enjeux sera de faire valoir notre savoir-faire, notre capacité d’empathie, d’écoute, de stratégie, d’assistance. L’exercice du droit par l’avocat peut ne pas être un service pouvant être rendu par des machines toujours plus intelligentes mais de manière artificielle et sous l’impulsion de l’homme.

Si les avocats devaient ne pas être capables de résister à cette évolution et de la maîtriser cela serait le signe de la victoire du robot sur l’humain. Comme le soulignait la réaction de nos anciens, parce qu’il est l’un des plus vieux métiers de nos sociétés, l’avocat est aussi le signe vivant de la persistance de la liberté, de la conscience, du besoin de justice, de ce qui fait l’humain et par voie de conséquence de la civilisation. Telle est la gageure ! Pour cela il faudra relever les défis de cette évolution. Nous y reviendrons certainement !

 

 

[1] http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/05/27/une-intelligence-artificielle-fait-son-entree-dans-un-cabinet-d-avocats_4927806_4408996.html.

http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/13/ross-le-premier-robot-avocat-embauche-dans-un-cabinet/

[2] http://www.margesdemanoeuvre.fr/_isorni.php

[3] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/12/05/31003-20141205ARTFIG00421-reforme-de-la-justice-les-avocats-doivent-s-opposer-a-ce-texte-de-toutes-leurs-forces.php

[4] http://www.plon.fr/ouvrage/les-cles-du-futur/9782259217477

[5] http://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/intelligence-artificielle/l-intelligence-artificielle-ia-sera-t-elle-l-assistance-juridique-du-futur_108239.

http://www.paristechreview.com/2016/05/04/legal-techs-contrats-intelligents-automatisation-juridique/

 

[6] /www.alain-bensoussan.com/avocat-intelligence-artificielle/

 


02/04/2017
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La révolution des nombres et la justice

big-data-avocat2.0.jpgNotre époque est paradoxale à de multiples titres. L’un de ces paradoxes, non le moindre, est la fausse emprise de la parole et de l’écrit. Nous vivons dans le bruit continu des médias.

Les mots nous assaillent. Ils entretiennent en nous l’illusion d’un pouvoir du langage symbolique. On n’a jamais autant parlé et autant écrit qu’aujourd’hui. Nous ne cessons d’écouter, de lire et de nous exprimer. Nous échangeons et dialoguons en permanence, sur tout et pour rien. Et, pourtant….

 

Les mots qui sont l’expression du langage traditionnel, sont-ils encore le siège d’un réel pouvoir ? Nous échangeons dans le vide. Nos dialogues sont artificiels. Les mots sont devenus des leurres. Révélateur, derrière l’hyper communication dont nous sommes les sujets et les acteurs, se cachent de grandes solitudes et de véritables enfermements. Pourquoi ? Comment ?

 

Nous vivons une révolution anthropologique. Elle n’est ni politique, ni économique, ni sociale. Nous surfons sur ses effets. Nous en bénéficions par les progrès qu’elle nous apporte, les maîtrises qu’elle nous donne sur notre quotidien, et les facilités qu’elle nous procure. Cette révolution est celle de l’intelligence artificielle, des algorithmes, du Big data.

 

Son principe réside dans la mise en œuvre d’un langage nouveau, qui n’est plus celui des mots, mais celui des nombres et des signes. La nouvelle connaissance qui mène le monde, qui l’organise, qui le fait évoluer, est une forme de couche bouillonnante ou quantique qui se substitue à la définition historique et stabilisée du réel[1] que nous avions connu pendant des dizaines de siècles. Cette révolution est l’avènement d’une nouvelle anthropologie déterminée, guidée, drivée par des logiques binaires, qui ordonnent la marche du monde. Elle est d’abord un langage nouveau.

 

Ce langage est algorithmique, il se réduit à l’usage des chiffres 1 et 0 ; c’est un processus de numérisation progressive destiné à appréhender le monde, à instaurer le gouvernement des nombres, purement technologique, magistralement analysé par Alain SUPIOT[2]. Nous vivons l’avènement d’un âge post symbolique.

 

L’architecture technique et cognitive de ce langage révolutionnaire permet d’agréger des informations de toute nature en les réduisant à un idiome commun. Il en résulte un nouveau genre de connaissances fondées sur la mise en relation virtuellement inépuisable d’une infinité de sources de toute nature, hétérogènes. Tout est parcellisé, ramené à la réduction basique d’un langage binaire et chiffré. Le monde se dédouble en un plan ininterrompu et indifférencié de chiffres. Ce langage universel peut tout appréhender et réduire. L’état d’un pneu y recouvre la même valeur brute que l’échographie d’un fœtus !

 

Voilà qui est proprement vertigineux.

 

Les conséquences dans nos vies, sur nos vies, sont indescriptibles, innombrables, difficiles à imaginer. Mais il est certain que dorénavant toute connaissance de n’importe quel événement passe par la moulinette de ce schéma algorithmique.

 

S’agissant d’un domaine que je connais bien et que je pratique, celui de la justice, il ne faudra pas plusieurs dizaines d’années avant que tout procès soit analysé par ce biais. Monsieur Antoine GARAPON l’a exposé récemment[3]. Le procès est l’appréhension cognitive d’une réalité conflictuelle en vue d’y apporter une solution de justice. Il s’organise au moyen d’échanges d’arguments écrits ou oraux, formulés avec des mots, avec « nos mots ». Dans ce monde nouveau mais proche, il sera construit avec des algorithmes.  Les procédés d’intelligence artificielle qui seront utilisés fonctionneront à partir de la constitution de dossiers à racines numériques totalement virtuels.

 

La justice ne pourra plus être rendue de la même manière. C’est une évidence. Monsieur Antoine GARAPON analyse les conséquences de l’immixtion des LEGALTECH dans le fonctionnement de l’institution judiciaire ; nous y reviendrons.

 

Cette évolution est inéluctable. Cela signifie que juges et avocats vont devoir s’y adapter. Mais il ne s’agit pas d’une adaptation comme nous en avons connu par le passé. Il s’agit de faire face à une révolution symbolique, sémantique, graphique.

 

Les avocats et les juges auront l’exaltante obligation d’exercer leur art, pour les premiers de convaincre et pour les seconds de rendre la justice, dans un monde transformé. S’ils ne le font pas, ils seront instrumentalisés par ce système.

 

Toute la gageure, car c’en est une, va être, mais au prix de quels efforts, de quelle formation et de combien de temps, de devenir maître de ce nouveau langage graphique, virtuel et algorithmique. A défaut la justice sera algorithmique. Elle perdra le sens de l’humain.

 

Bernard HAWADIER

Avocat



[1] https://www.lechappee.org/la-vie-algorithmique

[2] http://www.fayard.fr/la-gouvernance-par-les-nombres-9782213681092

[3] http://ihej.org/wp-content/uploads/2017/01/Justice_predictive.pdf


01/04/2017
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